Serge BRET-MOREL

L’ASTROLOGIE face à ELLE-MEME

BILAN CRITIQUE de l'ASTROLOGIE

PROLOGUE à une RENOVATION de la CRITIQUE

 

Historia

 

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L’ancienneté supposée des cycles astrologiques

 

Notre culture européenne nous a habitués à voir dans le ciel le lieu d’un ordre (presque) immuable. Ceci fut énoncé en des temps où l’apparente tranquillité des mouvements célestes et de leurs retours contrastaient (encore plus qu’aujourd’hui) avec l’anarchie et la lutte quotidienne des animaux et des hommes pour leur survie, ou simplement l’amélioration de leurs conditions de vie. Cette idée d’un ordre caché mais simple qui permettrait de comprendre le désordre apparent des phénomènes porte encore indirectement la notion de cycle astrologique. L’homme traverserait des phases qui s’inscrivent dans des cycles, et déterminer à quel moment « du » cycle (il y en a tellement..) l’individu se trouve permettrait d’éclairer ce qu’il est en train de vivre. Si sur le plan pratique cette conception est utile pour formuler des questionnements sur le vécu de la personne, c’est bien sûr lorsque le prétexte au questionnement devient réponse toute faite qu’est le danger. Pour désacraliser un peu plus la chose, nous aimerions rappeler ici que la notion de cycle astrologique n’a tellement rien d’évident que les valeurs retenues aujourd’hui sont finalement assez tardives dans l’Histoire. Plus bas on pourra consulter un tableau présentant les premiers cycles des planètes établis en Mésopotamie au cours du 1er millénaire av. JC. Si l’astrologie est plus ancienne que cela, alors elle se faisait sans les cycles que nous connaissons aujourd’hui…

De plus, nous savons maintenant que la partie visible du ciel n’est qu’une partie infime d’un Univers où la violence et le hasard règnent en maître bar le biais de la causalité. En cela, même s’ils sont interprétés de façon anthropocentrique, il n’en reste pas moins que l’idée d’ordre céleste ne peut plus vraiment soutenir l’idée de cycle astrologique. Et puis, les déplacements apparents sur la voûte céleste sont au final bien plus nombreux et qu’on ne le pensait, et si quelques cycles permettent de rassurer sur le plan de l’interprétation astrologique, la multitude des cycles contemporains amène à un effet pervers courant. Ce n’est plus « le » cycle qui décide du sens à attribuer aux événements puisqu’il y a trop de cycles, c’est l’astrologue qui choisit quel cycle il va mettre en avant pour proposer une interprétation des événements. Et c’est là que le bât blesse… nous aurons l’occasion d’y revenir souvent sur ce site, notamment dans la partie Astrologica, pour montrer en quoi les choix de l’astrologue ont pris le pas depuis longtemps sur la contrainte technique à proprement parler. Ce pourquoi aussi sa formation et son éthique devraient être irréprochables.

Mais ces mouvements célestes, non seulement nombreux, sont aussi bien plus complexes qu’on ne le croyait autrefois. Le postulat de régularité est donc contredit par les faits dès lors que l’on tente de prévoir un peu précisément et avec simplicité le retour des astres. Car qui dit régularité sous-entend aussi simplicité. Nous allons ainsi voir que contrairement à l’évidence il est faux de croire que les premiers observateurs du ciel ont rapidement mis en évidence les cycles planétaires tels qu’on les définit aujourd’hui en astrologie : 2 ans pour Mars, 12 pour Jupiter, etc. Car selon ce par rapport à quoi on se repère, chaque planète présente bien des « cycles » différents…

 

On attribue l’institutionnalisation européenne de cette vision d’un Cosmos ordonné et immuable au philosophe Aristote (4ème siècle av. JC), intégrant ce que d’autres avaient déjà dit à son système de pensée qui allait régner sur la pensée occidentale pendant plus d’un millénaire et demi. Pour lui, le Cosmos est composé de deux parties délimitées par l’orbe de la Lune (une sphère transparente qui emporterait éternellement la Lune autour de la Terre) : la zone sublunaire est celle des êtres vivants comme les hommes et les animaux, les régions célestes constituent le reste du Cosmos. Or, pour Aristote, ces deux parties du monde se distinguent littéralement par l’ordre et le désordre : le cours des astres est régulier et circulaire (mais comme cela ne marche pas, on fera plus tard du mouvement des astres des compositions de mouvements circulaires1), la voûte céleste est immuable, à la différence du monde sublunaire qui est celui du désordre et de la corruption. C’est pourquoi au 16ème siècle et au début du 17ème, tant de choses on été remises en question par l’astronomie

-          Par l’observation détaillée d’étoiles nouvelles : après leur explosion, des étoiles qui nous étaient invisibles peuvent devenir visibles pendant plusieurs mois, parfois même en pleine journée ! Puis elles disparaissent… Les cieux étaient donc sujets au changement

-          Par l’observation détaillée de trajectoires de comètes : on put les localiser bien au-delà de la Lune contrairement à ce que supposait Aristote (il les situait juste en dessous de l’orbe de la Lune parce qu’il n’en faisait pas des corps matériels se déplaçant dans l’espace mais plutôt une sorte de phénomène atmosphérique2). Les espaces célestes sont donc aussi sujets à des variations comme des astres ne se déplaçant pas dans le zodiaque

-          Par l’observation détaillée de la surface de la Lune par Galilée : il montra grâce aux premières lunettes que la Lune n’était pas lisse et disposait d’un relief aussi imparfait que celui de la Terre (montagnes, vallées, et même cratères3). Le relief terrestre n’est pas une exception

-          Par l’observation détaillée des taches solaires montrant que même le soleil était sujet à la corruption, donc au changement. Les astres aussi sont soumis à la corruption

-          Par la démonstration de Kepler selon laquelle les planètes sont sujettes à accélération et ralentissement sur des trajectoires… elliptiques ! Les mouvements célestes ne sont ni circulaires ni effectués à vitesse constante

 

Preuve supplémentaire que les cycles astrologiques n’ont rien d’évident, malgré des milliers et des milliers d’années d’observation du ciel nocturne, il semble que l’on admit avec surprise la grande régularité du mouvement des planètes et seulement vers le milieu du premier millénaire av. JC (voir Bezza ou Bottéro, cités sur la page Historia). Comme quoi cette évidence n’en a pas toujours été une… et qu’il ne suffit pas « d’observer » empiriquement le ciel pour en comprendre les mécanismes les plus simples. Les astres sont en effet nombreux et possèdent tous des caractéristiques orbitales différentes, il fallut donc commencer par noter jour après jour ces positions pendant de longues périodes afin de pouvoir en faire ressortir des régularités. C’est bien ce que l’on fit en Mésopotamie, mais plus tardivement qu’on a l’habitude de l’entendre. En effet, il faut des supports écrits pour cela (on pensera aux tablettes d’argile que l’on imagine si faciles à manier…), mais aussi des mathématiques astronomiques permettant de repérer efficacement les positions des astres par rapport à quelque chose de fixe. Cette première approche mésopotamienne fut donc arithmétique, c’est à dire uniquement affaire de nombres et de progressions arithmétiques, nul modèle physique derrière tout cela. Les Grecs, par leur approche géométrique, permettront justement d’ajouter un second plan dans la modélisation des phénomènes.

En Mésopotamie, on commença par localiser les positions des planètes sur la voûte céleste de la façon la plus naturelle qui soit : elles furent d’abord repérées comme « au-dessus », « au-dessous », « à gauche » ou « à droite » des étoiles fixes… Les premiers « cycles » astronomiques des planètes consistèrent donc naturellement en la détermination du retour exact à une même position sur la voûte céleste, et non « en constellations » ou en longitude comme on le fit bien plus tard. Ces « cycles » planétaires empiriques ne sont donc ni sidéraux (retour à la même ascension droite) ni synodiques (retour à une opposition au Soleil par exemple), ni zodiacaux (retour à un même point du zodiaque par projection en longitude écliptique).

Pas question donc d’appliquer les chiffres de l’astrologie contemporaine à la plus ancienne divination astrale mésopotamienne ! Ainsi trouve-t-on le tableau suivant dans le livre La Science orientale avant les Grecs (éditions La renaissance du livre, 1930) de l’historien Abel Rey (livre II, chapitre 2), auquel j’ai ajouté les deux dernières colonnes.

Planètes

Cycles empiriques

Nb de révolutions synodiques

Cycles astrologiques contemporains

Temps réel de révolution autour du Soleil

Jupiter

77 ans

65

12 ans

11,87 années

Jupiter (plus précis)

83 ans

76

 

 

Vénus

8 ans

5

1 an

0,61 années

Mercure

46 ans

145

1 an

0,24 années

Saturne

59 ans

57

29 ans

29,4 années

Mars

32 ans

15

2 ans

1,89 années

Mars (plus précis)

47 ans

22

 

 

Mars (encore plus précis)

79 ans

37

 

 

Jupiter mettrait donc 77 années terrestres pour revenir exactement à la même position sur la voûte céleste. Pourquoi en effet repérer Jupiter par rapport à une ligne imaginaire (l’écliptique) ou ses passages en constellations (plus tard, en signes astrologiques) alors que ses passages près de chaque étoile fixe peuvent être interprétés différemment par la divination astrale ? Ce cycle empirique n’est donc pas un cycle sidéral (environ 12 ans) ni un cycle synodique (environ 13 mois) pour lesquels la position par rapport à une étoile particulière est indifférente.

Pour Rey, la tablette de Cambyse suppose la connaissance de ces cycles, mais n’est datée que du 6ème siècle av. JC. Imagine-t-on combien de siècles d’observations systématiques il a fallu pour en arriver là ? Et combien de vies d’astronomes, le cycle de Jupiter se faisant peut-être sur deux ou trois générations d’observateurs à cette époque où l’espérance de vie n’était pas la même que la nôtre ? C’est pourquoi ces résultats sont si tardifs et n’ont pas été interprétés plus tôt même si peut-être, les données étaient disponibles depuis longtemps.

Aujourd’hui, qu’importe à l’astrologue que la planète revienne près de telle ou telle étoile fixe en semblant passer « au-dessus » ou « au-dessous »… il y a un immense gouffre entre l’astrologie contemporaine (ou son ancêtre Grecque) et l’ancienne divination astrale mésopotamienne encore soucieuse du moindre détail apparent. Bien que l’astrologie soit encore hypercomplexe, il y a tout de même une simplification des phénomènes astronomiques qui l’accompagne. Simplification telle d’ailleurs, qu’aujourd’hui les positions des astres interprétés astrologiquement sont ni plus ni moins que… virtuelles.

Conclusion

Contrairement à ce que l’on entend souvent à propos des origines de l’astrologie, la divination astrale ne s’est pas construite sur les mêmes chiffres que l’astrologie contemporaine (ou Grecque) : les cycles planétaires qui ont tant d’importance aujourd’hui dans les théories astrologiques, n’étaient pas connus des « Anciens » que l’on cite opportunément pour faire de l’astrologie la plus vieille des sciences. C’est encore ici, l’une des composantes du mythe des origines de l’astrologie qui tombe…

La régularité des cours des astres n’a donc rien d’évident ni de simple, la conception d’Aristote (inspirée aussi en partie d’idées platoniciennes) ne découle absolument pas de l’évidence de quelques observations anecdotiques du ciel de nuit… Le mouvement apparent des planètes n’est pas facilement identifiable, et encore moins facilement repérable. On pourra s’en rendre compte sur la page Le chaos des phénomènes astronomiques où l’on montre en quoi la complexité des phénomènes astronomiques observables à l’œil nu est telle, qu’il n’est pas étonnant de voir les progrès de l’Astronomie s’étaler sur plusieurs millénaires.

Serge BRET-MOREL
le 16 février 2009

 

1. On conseillera pour une introduction à cette problématique, la lecture de l‘ouvrage de Koestler Les Somnambules dont un grand passage est consacré au travail de Kepler.

2. On trouvera un développement des conceptions d’Aristote sur les comètes dans le passionnant premier chapitre du tout aussi passionnant et érudit livre de Paolo Maffei La comète de Halley, une révolution scientifique.

3. Galilée publia le Messager Céleste en 1610, Kepler y réagira par deux fois, théoriquement (sans avoir eu accès à la lunette) dans sa Dissertatio, et en confirmant les observations dans sa Narratio. On conseillera la lecture des ouvrages d’Isabelle Pantin (toutes références dans l’article de la catégorie Histoire de l’Astronomie signalé dans le texte)