Serge BRET-MOREL

L’ASTROLOGIE face à ELLE-MEME

PROLOGUE à une RENOVATION de la CRITIQUE de l’ASTROLOGIE

 

Historia

 

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Einstein a-t-il condamné l’astrologie ?

 

L’astrologie est une science en soi, illuminatrice.

 J’ai beaucoup appris grâce à elle et lui dois beaucoup.

Les connaissances géophysiques mettent en relief

le pouvoir des étoiles et des planètes sur le destin terrestre.

 A son tour, en un certain sens, l’astrologie le renforce.

 C’est pourquoi c’est une espèce d’élixir de vie pour l’humanité.

ALBERT EINSTEIN

CARL HEINRICH HUTER ?

 

En composant la page de ce site consacrée aux articles sceptiques sur l’astrologie, j’étais retombé sur celui du sceptique Denis Hamel faisant le point sur la question de la citation (fameuse dans le monde de l’astrologie) selon laquelle Einstein aurait cru en l’astrologie. Nous conseillons vivement la lecture de cet excellent article qui présente les différentes étapes d’une véritable enquête menée pendant des années par l’auteur. Elle lui permet d’affirmer aujourd’hui de façon convaincante que la citation a probablement été inventée après la mort d’Einstein, vers la fin des années 1950.

 

Plus récemment sur Wikipedia (fr), je tombai sur quelques lignes acides

=== Einstein et l’astrologie ===

Contrairement à la citation qui lui est attachée par de nombreuses publications, en particulier celle de l’astrologue Élizabeth Teissier, Einstein ne voyait dans l’astrologie qu'une supercherie. Il a notamment exprimé son opinion très négative sur le sujet dans une introduction écrite en 1951 pour l’ouvrage de Carola Baumgardt.

Rien que ça... mais aucune référence pour cette affirmation. Je reconnus le nom de Mme Baumgardt dont je m’étais procuré le livre pendant mon année de Master en Histoire et Philosophie des sciences. En effet, ce livre intitulé Johann Kepler : Life and letters (édition 1952, London, Victor Gollancz LTD) m’intéressait dans mes recherches de traductions des correspondances privées de Kepler. C’est pourquoi je modifiais la sous-catégorie Einstein et l’astrologie de la page de Wikipedia (fr), en y ajoutant notamment les deux références manquantes (Hamel et Baumgardt).

J’avais déjà lu cette introduction d’Einstein, mais je ne me rappelais pas du tout d’un avis si appuyé contre l’astrologie, ni d’ailleurs dans l’article de Denis Hamel, bien plus prudent malgré ses convictions personnelles sur le sujet. Je reprenais donc ce livre et cherchais en vain un paragraphe concernant l’astrologie. Je ne trouvais « astrology » que mentionné une seule fois 3 lignes avant la fin d’une introduction de 5 pages. Dans la phrase suivante on trouvait le propos « ennemi intime » qui a tant rassuré quelques sceptiques, mais comme nous allons le voir plus loin il ne semble pas être dirigé contre l’astrologie. Etrange, car l’auteur de la sous-catégorie de Wikipedia était plus que catégorique sur l’avis d’Einstein. Mais on connaît les faiblesses de l’encyclopédie en ligne qui, malgré ses indéniables qualités, reste modifiable par tout un chacun.

 

C’est pourquoi j’ai décidé de donner accès ici au texte d’Einstein et d’en proposer une traduction personnelle. On verra donc qu’il y a peut-être une erreur d’interprétation dans la lecture sceptique habituelle, « l’ennemi intime » mentionné par Einstein n’étant pas l’astrologie mais « une manière de penser animiste et téléologiquement orientée » commune à l’époque. Kepler a en effet du lutter contre l’incompréhension de ses contemporains devant son ébauche de méthode expérimentale, mais aussi contre lui-même, cette culture étant celle dans laquelle il a grandi. Einstein consacre tout le dernier paragraphe de l’introduction à cette question. En relisant par sécurité l’article de Denis Hamel, j’ai pu trouver d’ailleurs, une reproduction de la fin de cette introduction (page 5 du document pdf indiqué en début d'article, page 35 de la revue dont est tiré l’article). Le bas de page où l’on trouve la fin de l’introduction a en effet été scanné, mais ne donne pas accès aux paragraphes qui précèdent. Or, ces quelques lignes laissent penser que les derniers propos d’Einstein renvoient à l’astrologie, alors qu’ils ne font que conclure un paragraphe où l’astrologie n’est qu’une illustration et non le thème principal. En effet, l’astrologie n’a jamais été ni combattue, ni vaincue, et encore moins rendue inoffensive chez Kepler, ce que Einstein savait pertinemment. Hamel cite d’ailleurs juste avant ce passage, quelques lignes de Sadoul qui vont dans ce sens, mais il commet manifestement le même contresens d’y voir un propos destiné à l’astrologie, ce en quoi il accuse Einstein d’avoir fait une pirouette. Peut-être est-ce là le départ de l’erreur de Hamel ?

Nous ne nous permettrons certainement pas ne serait-ce que de sous-entendre que Denis Hamel aurait pu chercher à détourner les propos d’Einstein, soyons clair, nous avons apprécié tant la qualité de l’article que la prudence et l’honnêteté manifestées par un auteur pourtant engagé. Nous le rejoignons d’ailleurs dans ses conclusions : Einstein ne croyait manifestement pas en l’astrologie et la citation reproduite ici et là est très probablement apocryphe. Mais le problème c’est que Hamel donne en exemple ces 3 lignes d’Einstein pour contester la pseudo-citation pro-astrologie dont il traite tout le long de son article. Ainsi écrit-il que deux phrases si opposées ne pouvaient provenir d’un même auteur, à moins de le soupçonner d’incohérence ou de sénilité, et qu’il y en avait une de trop !

Or, si comme nous le pensons les propos d’Einstein ne visaient pas à qualifier l’astrologie « d’ennemi intérieur », cette « opposition » littérale à la première citation disparaît. Pourtant, loin de nous l’idée de remettre les débats à zéro ! Non. Comme le montre abondamment l’article de Hamel, si Einstein avait bien touché à l’astrologie, il en aurait laissé une trace quelque part dans ses écrits, au moins personnels. Ce n’est pas le cas, et pour prévenir de suite quelques récupérations ésotériques, on ne peut imaginer non plus qu’il ait pu craindre la vindicte de la communauté scientifique après la reconnaissance des travaux qui l’ont rendu célèbre. C’est pourquoi nous invitons le lecteur à ne pas voir dans l’interprétation que nous allons proposer du texte d’Einstein, une défense de la pseudo-citation dénoncée à juste titre par Hamel, ni non plus une relance du débat sur « l’astrologie d’Einstein ». Seulement une mise en perspective de ces propos.

 

En fait, nous suggérons plutôt que le scan de Hamel a pu alimenter une sorte de mythe sceptique selon lequel Einstein se serait prononcé fermement contre l’astrologie. Un peu de la même façon que certaines citations keplériennes très critiques vis à vis de l’astrologie populaire de son temps, peuvent encore laisser penser qu’il n’y croyait pas et pratiquait l’astrologie « pour financer ses recherches astronomiques »… (voir pour cela la présentation de notre article Kepler rédigeait-il des horoscopes ? dans la sous-catégorie HISTORIA > Histoire de l’astrologie)

 

La fin de l’introduction d’Einstein au livre de Carola Baumgardt Johann Kepler : Life and Letters

Nous donnons ci-dessous un scan des deux dernières pages de l’introduction d’Einstein (les lignes du scan de Hamel se trouvent donc au bas de la page de droite) mais nous ne traduirons que la seconde page, la première ne l’introduisant qu’indirectement.

 

Traduction

Fin de la page 12 : [Le fait que Kepler n’approuvait pas toutes les décisions de l’Eglise et était considéré pour cette raison comme une sorte d’hérétique modéré, et traité de la sorte] m’amène aux difficultés intérieures déjà abordées et que Kepler a du vaincre. Elles sont moins aisées à percevoir que celles qui sont extérieures [pauvreté, incompréhension par ses contemporains, relations à l’Eglise, domaine de travail remettant en question le dogme religieux, etc, exemples donnés page de gauche de l’image]. Le travail de sa vie ne fut possible que lorsqu’il réussit à se libérer en grande partie des traditions spirituelles au sein desquelles il était né. Ce n’était pas seulement la question d’une tradition religieuse fondée sur l’autorité de l’Eglise, c’était aussi celle de l’ensemble des notions concernant la détermination des événements [se produisant] dans le cosmos et dans la vie des hommes, tout autant que les idées concernant les places respectives de la pensée et de l’expérience en science.

Il eut à se libérer d’une façon de penser animiste et téléologiquement orientée dans la recherche scientifique [de son époque]. Il eut à réaliser clairement que la théorisation logico-mathématique, et peu importe qu’elle soit claire, ne pouvait pas garantir la vérité par elle-même ; que la plus belle théorie logique ne vaut rien dans les sciences de la Nature sans confrontation à l’expérience la plus précise. Sans cette attitude philosophique, son travail n’aurait pas été possible. Il n’en parle pas, mais cette lutte intime [souligné par nous] rejaillit de ses lettres.

[Nous arrivons au passage cité par Hamel]

Le lecteur notera les remarques concernant l’astrologie. Elles montrent que l’ennemi intime, conquis et rendu inoffensif, n’était pas complètement mort. ALBERT EINSTEIN, Princeton, New Jersey.

 

Commentaire

A la toute fin d'une introduction de cinq pages, Einstein cite donc une fois l'astrologie à peine 3 lignes avant la fin de son texte. Il vient de rappeler que Kepler a du se libérer de « la façon de penser animiste et téléologiquement orientée » de son époque. Que sur le plan physique il a du faire son deuil des mathématiques dans le sens où la plus belle théorie mathématique ne peut jamais garantir en soi la vérité. Elle n'est même rien dans les sciences de la Nature sans confrontation à la plus précise expérience. Pour Einstein, sans cet état d’esprit, Kepler n'aurait pu réussir dans le travail qu'il s'était fixé et aurait probablement sombré dans l'ésotérisme commun de cette époque comme l'ont déjà remarqué les historiens, dont Koyré. Or c'est là qu'intervient la phrase sur l'astrologie. La présence de cette philosophie de l'expérience naissante dans un tel contexte animiste engendre « une lutte intime » permanente dans l'esprit de Kepler. Celui-ci en effet, donnait pouvoir à l'expérience de décider de la validité de ses théories mathématiques, alors qu'il aurait pu comme ses contemporains, limiter le critère de validité a celui du sens et de la coïncidence. Ainsi continuait-il de disserter sur le sens astrologique ou théologique possible de l’apparition des nouvelles étoiles (De Stella Nova, 1606) alors que son Astronomia Nova était achevée ou presque.

Einstein écrit précisément que les remarques concernant l'astrologie (…) montrent que l'ennemi intime, vaincu et rendu inoffensif, n'était pas encore complètement mort. C'est là la fameuse citation « anti-astrologique » d’Einstein. Il est vrai qu’il est tentant de voir l’astrologie décrite par Einstein comme « l’ennemi intime » qui n’est pas complètement mort. Surtout quand on est un grand sceptique de l’astrologie… Mais qui oserait considérer chez Kepler l’astrologie comme vaincue et rendue inoffensive ??? Ce n’est vraiment pas sérieux quand on connaît les efforts de Kepler pour fonder physiquement l’astrologie par le biais de réflexions sur la nature de la lumière et son possible rôle de support pour l’information astrologique autant que la force motrice entraînant les planètes (Astronomia Nova et Sur les fondements les plus certains de l’astrologie). Ou encore ses hypothèses sur l’Harmonie du Cosmos et les partitions musicales qu’il attribua aux planètes selon leurs vitesses respectives. Sans parler de ses réflexions sur la nature harmonique des aspects astrologiques.

Pour ces raisons il nous paraît tout simplement impossible que « l’ennemi intime, vaincu et rendu inoffensif » dont parle Einstein puisse être l’astrologie. Sadoul y a vu une erreur d’Einstein, Hamel des propos visant l’astrologie, pourtant si la place du terme « astrology » en fin de phrase précédente alimente cette confusion, sur le fond ce n’est pas tenable.

Quel est donc alors, l’ennemi intime dont parle Einstein ? La phrase précédant celle qui renvoie à l’astrologie, parle déjà d’une lutte intime. Einstein vient d’expliquer en quoi la plus belle théorie mathématique ne vaut rien sans confrontation à l’expérience. Or, celui qui a lu Kepler connaît cette tendance enthousiaste et naturelle chez lui à produire à la chaîne hypothèses, idées, concepts et modèles, de même que ses tendances néoplatoniciennes. Il faut donc imaginer cet esprit puissant, bouillant, et rompu à l’interprétation astrologique, en lutte permanente contre sa créativité et son imagination encouragées par l’état d’esprit de cette époque post Renaissance.

Le statut des mathématiques chez Kepler est même tel, qu’il est convaincu de l’existence d’un Dieu Architecte et Géomètre qui ne fait rien sans raison. Les lois de la géométrie étant accessibles à l’homme par la raison, connaître les mathématiques c’est connaître comme Dieu, c’est donc aussi connaître Dieu1. Kepler écrit ainsi nous voyons comment Dieu, à l’instar de n’importe quel architecte humain, a procédé à la création du monde avec ordre et mesure et qu’il a ainsi mesuré chaque chose2. Et peut-être faut-il voir une justification de la primauté de l’expérience sur la théorie dans la phrase suivante Ce que Dieu créa au commencement c’était le corps (…) la quantité exista avant toutes choses3. Dieu lui-même a donc été contraint par la quantité, et si les lois mathématiques qui président à l’organisation du Cosmos sont si bien cachées c’est tout simplement parce que Dieu a voulu que les hommes aient toujours de nouvelles nourritures pour l’esprit4.

 

« L’ennemi intime » dont parle Einstein est seulement pour nous cette façon de penser animiste et téléologiquement orientée commune à l’époque de Kepler, et qu’il a réussi à surmonter au prix de la désacralisation des jugements purement numérologiques et théologiques ne laissant pas de place à l’expérience. Il est si tentant pour le chercheur de justifier ses travaux par des a priori de la sorte qui évitent le dur labeur de la confrontation à l’expérience, qu’Einstein admire cet esprit qui est allé à contre-courant des habitudes intellectuelles de son époque, de ses propres habitudes de jeunesse, et même à contre-courant de ses propres croyances. L’astrologie est alors donnée comme illustration de cet ennemi intime toujours présent : un vestige de la possibilité de justifications théologiques (voire ésotériques) des événements, malgré ses découvertes astronomiques. Nous pensons donc que bien des sceptiques ont donné trop d’importance à l’astrologie dans ce passage quand, à nos yeux, elle ne constitue qu’une illustration. L’ennemi intime c’est cette tendance naturelle à l’époque à des justifications animistes et finalistes dont regorgent l’astrologie et la scolastique, pas l’astrologie elle-même. Cette interprétation du texte est plus probablement due au statut de l’astrologie dans l’esprit du sceptique : véritable ennemi intime de la raison chez tout individu qui y croit…

Nous conclurons donc qu’Einstein ne s’est pas exprimé clairement et très négativement « contre l’astrologie » dans le passage mis en avant par Denis Hamel, Einstein l’a seulement donnée comme illustration d’une façon de penser commune au début du 17ème siècle et nuisible au progrès des connaissances. En effet, on faisait encore la part belle au finalisme et une forme d’animisme (selon Aristote par exemple, les éléments tendaient à retourner « vers leur lieu naturel » selon un ordre en strates bien déterminées). Mais n’est-ce pas encore pire pour l’astrologie ? Comme s’il ne lui accordait pas assez d’importance pour un commentaire plus long qu’une ligne. Juste de l’indifférence…

 

Encore une fois, rappelons que nous n’avons pas voulu contester les conclusions de Hamel selon lesquelles 1) Einstein ne croyait pas en l’astrologie 2) la fameuse « citation » pro-astrologie est un faux. Nous avons seulement voulu apporter notre pierre à la lutte contre l’un des quelques mythes sceptiques polluant les débats astrologiques : Einstein n’a pas pris le temps de s’exprimer clairement contre l’astrologie dans l’introduction du livre de Baumgardt. Au détour d’une phrase, il a seulement manifesté son peu d’intérêt et d’estime pour elle. Laissons donc Einstein en dehors des débats sur l’astrologie, et que les sceptiques ne l’enrôlent pas chez les anti-astrologues militants, au risque de reproduire la même erreur que ceux qui l’ont enrôlé chez les défenseurs de l’astrologie.

Serge BRET-MOREL
le 14 mars 2009

 

Ajout, octobre 2009

Denis Hamel nous a écrit pour réagir à notre article et nous faire part d’une référence qui n’est pas présente dans son article d’origine. Elle relate une prise de position d’Einstein sur l’astrologie finalement très explicite, et nous l’en remercions. S’en est suivi un fort courtois et intéressant échange de mails sur le thème des relations d’Einstein, puis Kepler, avec l’astrologie. Nous reproduisons avec son accord, une partie de ces échanges sur la page Einstein, Kepler, et l’astrologie, échanges avec Denis Hamel.

 

1. Marion I-10, Sur la théologie blanche de Descartes, PUF 1981

2. Mysterium Cosmographicum, ancienne dédicace, traduction Alain Segonds, Le Secret du Monde, Gallimard 1993, p22

3. Mysterium Cosmographicum, introduction du chapitre 2, p63

4. Mysterium Cosmographicum, ancienne dédicace, Segonds p23