Serge BRET-MOREL

L’ASTROLOGIE face à ELLE-MEME

PROLOGUE à une RENOVATION de la CRITIQUE de l’ASTROLOGIE

 

Rationalis

 

   Accueil > Rationalis > L'astrologie et la science > La question expérimentale > Exemple de critique erronée : les jumeaux aquatiques de Broch et Puech

 

 

Exemple de critique erronée :

les jumeaux aquatiques de Broch et Puech

 

 

Certains commentaires sceptiques, certaines analyses, sont assez troublants pour qui a déjà touché à la pratique de l’astrologie. Comme celle qui suit, formulée par l’un des chefs de file de la critique sceptique, Henri Broch. Dans le N°206 de la revue Science et Pseudo-sciences, éditée par l’AFIS pour novembre 1993, on trouvait par exemple, le compte-rendu d’un argumentaire contre la pertinence du travail de la biologiste Suzel Fuzeau-Braesch. Parmi des arguments convaincants que l’on ne niera pas, figurait celui des dauphins, ou si l’on préfère des jumeaux [qui] naissent dans la mer, comme l’annonce la couverture du numéro. Pourquoi parler ici de cet argument ? Parce qu’il a été repris et continue de l’être, sur des forums internet comme dans des argumentaires sceptiques1 alors qu’il est en fait… irrecevable, ce que nous allons démontrer. Comme quoi le sceptique, aussi méthodique soit-il, ne vérifie pas toujours les critiques de ses collègues avant de les reprendre… ni même la pertinence de sa propre critique. Selon l’argument « des jumeaux aquatiques », il semblerait que parmi les deux représentations astrologiques ci-dessous, l’une soit expérimentalement recevable mais pas l’autre… On laissera le soin au lecteur de trouver pourquoi, nous n’y sommes par arrivés, celles-ci étant quasi identiques.

 

 

Pour plus de précision, ajoutons ci-dessous les données numériques correspondantes, où l’on pourra voir que la seule « différence » (mais peut-on parler vraiment de différence ?) se situe dans le décalage de l’Ascendant d’une petite fraction de degré, donnée absolument insignifiante dans le cadre de la pratique de l’astrologie. Attention, l’Ascendant ne se décale pas ici « d’un degré » mais d’une fraction de degré de part et d’autre du 28ème degré du signe du Bélier.

 

 

Dans son livre Astrologie : la preuve par deux2, la biologiste Suzel Fuzeau-Braesch tentait une expérimentation visant à différencier des paires de jumeaux à l’aide d’un seul paramètre astrologique (et non de tout le thème de naissance) : l’Ascendant. A celui-ci est traditionnellement attachée en effet, la notion de dominante angulaire, laquelle ne peut d’ailleurs pas être prise en compte par les horoscopes de presse3. Cette dominante angulaire est censée, selon la tradition astrologique (voire les statistiques Gauquelin) teinter la personnalité du natif au moins autant que le signe solaire. A partir de la position de l’Ascendant en signe astrologique et des astres les plus proches, elle proposait de différencier des jumeaux de naissance par le biais de l’astrologie. Le mode opératoire consistait à proposer aux parents de choisir entre deux énoncés lapidaires censés décrire des aspects différents des personnalités des jumeaux. Elle obtint des résultats bien supérieurs à ce que laissait prévoir un calcul de probabilités. Mais cette sécurité mathématique ne suffit pas pour immuniser contre les effets trompeurs du hasard.

Le critique Henri Broch avait, légitimement, décidé d’examiner les arguments, les chiffres, et l’origine des données de cette expérimentation. Or, il avait remarqué qu’une ou deux coordonnées géographiques de naissance correspondant à sa région, celle de Nice, semblaient douteuses. En effet, il y avait dans les coordonnées fournies par Suzel Fuzeau-Braesch un manque de précision : d’après les coordonnées fournies, les bébés n’étaient pas nés « à Nice » mais dans la mer, à près de 25 km de Nice, d’où la plaisanterie des dauphins. Le compte-rendu de l’argumentaire de Broch sur l’expérimentation des jumeaux tient sur à peu près 9 pages, dont une entièrement consacrée à ce « problème ».

Mais toute personne qui a monté quelques thèmes de naissance pour en interpréter astrologiquement le contenu, sait qu’une imprécision de quelques kilomètres, voire dizaines de kilomètres, n’amène pas toujours, d’un point de vue technique, à de grandes variations dans la carte du ciel qui en résulte. Ni les anciens astrologues, ni les premiers logiciels d’astrologie ne permettaient de localiser toujours le lieu de naissance avec autant de précision que ce que permet par exemple aujourd’hui, la technologie GPS. Cela fait d’ailleurs très peu de temps qu’il est possible de trouver les coordonnées GPS du moindre village, voire de la moindre maison. De plus, les banques de données des premiers logiciels ne contenaient pas autant de villes de naissance que maintenant, ce pourquoi par exemple les naissances en banlieue des grandes villes étaient rapportées tout de même à la mairie de la métropole la plus proche, voire à la grande ville la plus proche ou au chef-lieu des environs... selon les données disponibles dans le logiciel. Mais si l’on peut voir là une énième preuve de légèreté de l’astrologie et des astrologues, il suffit de monter quelques thèmes de naissance en modifiant légèrement les coordonnées géographiques pour constater qu’il n’y a pas de décalage significatif pour un décalage de quelques km, voire quelques dizaines de kilomètres. Ceci, au moins pour nos latitudes, l’expérience ayant été réalisée en France. Et pour anticiper d’autres objections, même s’il y a changement de signe astrologique pour l’un des paramètres astrologique, cela revient ici à tatillonner, comme le montrent les cartes astrologiques présentées plus haut. L’astrologue se posera la même question pour une Lune placée à 29° et quelques d’un signe (soit à la tout fin) ou 0° et quelques du suivant : la seule incertitude de l’heure de naissance lui suffit en général pour ne pas considérer que la Lune est vraiment « dans » l’un ou l’autre des signes, il faut qu’il fasse avec l’interprétation des deux signes astrologiques concernés.

 

Il y a donc longtemps que je voulais vérifier les chiffres permettant à Broch de conclure très fermement que « Mme Fuzeau-Braesch s’est trompée sur leur lieu de naissance et leur a fait ainsi des cartes du ciel fausses ! » (on appréciera le point d’exclamation…). Nous avons donc établi les thèmes du premier jumeau à partir des coordonnées fournies par Suzel Fuzeau-Braesch, puis à partir des coordonnées de la mairie de Nice où Broch a du trouver les actes de naissance (on nous pardonnera j’espère ce trait d’humour… les bébés ne naissant pas à la mairie, et les villes présentant parfois même des mairies d’arrondissement). Les maternités n’étaient pas précisées non plus ni par l’un ni par l’autre. Car si l’imprécision dénoncée par Broch n’est pas contestable, est-elle si grave qu’il le prétend ? Cette question est en effet bien plus importante que celle de la précision pure. On rappelle que c’est là un argument supplémentaire pour disqualifier le travail de Suzel Fuzeau-Braesch et qu’il a été repris par plusieurs auteurs pour disqualifier cette expérimentation1.

Verdict : les cartes et données astrologiques sont quasi identiques comme vous avez pu le constater par vous-même en haut de page, et en tout cas pas assez différentes pour remettre en question les interprétations astrologiques données par Suzel Fuzeau-Braesch lors de son expérimentation. Elles ne sont donc pas « fausses » au point de disqualifier l’expérimentation ou l’expérimentatrice. Il y a d’autres arguments pour cela.

Mais la question n’est pas ici de défendre la validité de cette expérimentation sur les jumeaux, elle est de poser la question de la proportion ou de la démesure que s’autorise parfois la critique, faute de familiarité technique avec l’astrologie. Pour d’autres critiques en apparence convaincantes mais disparaissant après un examen technique simple, on pourra aller consulter aussi notre article Pluton et la critique sceptique : quelques faux problèmes… rédigé dans le cadre de notre dossier consacré aux conséquences possibles du déclassement de Pluton pour l’astrologie. Or, Broch ne se pose pas la question de l’orbe, cette incertitude autorisée dans les angles (ou aspects) astrologiques retenus par les astrologues dans le cadre de leur pratique (ici, une fraction de degré d’écart est absolument insignifiante, l’argument est exactement le même pour écarter des interprétations astrologiques les énormes satellites de Jupiter et de Saturne, voir pour cela la page citée ci-dessus). Broch aurait du conclure de lui-même qu’il n’y avait pas là matière à argumenter vraiment.

Il ne se pose pas non plus vraiment la question des limites de précision autorisées ou non dans l’établissement des cartes astrologiques : ici, les différences relevées par Broch ne changent absolument rien au matériau servant à l’expérimentation malgré les 25km d’écart qu’il donne, l’accusation est donc purement formelle : pourquoi lui consacrer tant de place dans un argumentaire ?

On regrettera que Broch ne se demande pas non plus si les jumeaux non retrouvés sur les actes de naissance des mairies (et pour lesquels on est obligé de se demander s’ils n’ont pas été inventés de toute pièce par Suzel Fuzeau-Braesch), ne sont pas nés tout simplement en dehors de la commune de Nice, dans un village ou un hameau proche par exemple. Il aurait été important de mesurer les implications réelles du fait que Suzel Fuzeau-Braesch n’a fourni que les informations insérées dans le logiciel d’astrologie, pas celles provenant des actes de naissance. Répétons-nous, comme la grande majorité des villages et petites villes n’apparaissaient pas dans le logiciel d’astrologie utilisé au début des années 90, cela expliquerait très simplement l’absence de quelques paires de jumeaux dans ce que les critiques ont pris pour « les villes de naissance » alors qu’elles n’étaient peut-être que les villes les plus proches. La tradition astrologique s’est construite de la sorte, ce ne serait donc pas étonnant. Il reste que si c’est là, la bonne explication, il faut regretter que Suzel Fuzeau-Braesch ne l’ait pas explicitement annoncé en réponse aux questionnements sceptiques. La confidentialité des naissances était-elle une excuse suffisante à ses yeux ? Elle n’était de toute façon pas respectée pour les naissances aisément retrouvables dans les grandes villes…

On pourra constater tout de même qu’il y a ici un gouffre entre l’exigence de précision et une sorte d’hyper-précision qui peut nuire à la critique elle-même. Quand des astrologues affirment qu’un changement de quelques minutes peut bouleverser l’interprétation d’un thème de naissance on va jusqu’à les accuser de mauvaise foi, de légèreté, et pourtant ici des décalages de quelques kilomètres ou de quelques minutes devraient permettre, pour les sceptiques, de rejeter des thèmes de naissance de l’expérimentation… on comprend mal la différence de mesure. Mais nous avons là un nouvel exemple des limites d’une critique qui ne se fonde sur aucun modèle causal pour trier parmi ses inspirations. Broch en est resté, sur ce point, à l’analyse du discours astrologique (l’examen de la justesse des coordonnées de Nice données par Suzel Fuzeau-Braesch) au lieu de s’obliger à un examen plus proche du quotidien de l’astrologue. C’est un peu de la même façon que l’on peut critiquer l’argument de l’astrophysicien Nitschelm affirmant en gros que les résultats astrologiques sont à rejeter d’office puisque l’astrologie ne tient pas compte des latitudes écliptiques des astres. Mais au-delà du bon sens (la représentation astrologique du ciel de naissance est approximative), quel modèle lui permet de penser que les latitudes ont un si grand rôle à jouer dans une potentielle théorie astrologique ??? Aucun…

 

Mais il est intéressant de constater que la question de la précision des données de naissance de l’expérimentation des jumeaux a été reprise par un autre sceptique actif, Laurent Puech, qui dans Et les jumeaux en Languedoc-Roussilllon ? reprend la question posée par Broch dans une autre région. L’auteur est encore plus explicite : il va même jusqu’à nous annoncer (fièrement ?) des différences de 4 minutes entre les heures de naissance indiquées par les actes de naissance et Suzel Fuzeau-Braesch ! Quel en est l’intérêt ? Il ne prendra pas le temps de nous l’expliquer : selon la tradition, 4 minutes équivalent à peu près à un degré d’écart pour l’Ascendant, quel est l’impact sur les paramètres utilisés par Suzel Fuzeau-Braesch dans les portraits lapidaires des jumeaux concernés ? On ne le saura pas non plus, l’objectif semblait moins de se poser ce genre de question que d’apporter un peu d’eau au moulin de Broch… Et on voit que la critique est ici encore, très formelle. Puech va lui aussi s’interroger sur l’absence de certains jumeaux sur les registres d’état-civil (sans se poser la question donc, des limites de la base de données du logiciel d’astrologie utilisé au début des années 90) en laissant clairement planer le doute sur la constitution de la liste de Suzel Fuzeau-Braesch, donc quelque part de son honnêteté. D’ailleurs, l’auteur est plus direct dans son livre4 même s’il cite Broch, il écrit : l’épisode des jumeaux aquatiques, plus les fausses informations concernant le service Zet (…) et Broch, posent le problème de l’honnêteté intellectuelle de cette dame. On ne peut s’empêcher de repenser à ce moment-là, à la fameuse expérience de Carlson (qui fait toujours référence chez les sceptiques), laquelle présente une précision de naissance de seulement… 15 minutes pour l’établissement des thèmes de naissance…

Encore une fois, rappelons qu’il n’est pas question ici de défendre l’expérimentation de Suzel Fuzeau-Braesch, Puech ajoute sur la même page internet et dans son livre d’autres arguments bien plus convaincants sur les approximations de cette expérimentation. Touchant par exemple à la répartition des dates de naissance (plus de la moitié des jumeaux ont moins de 10 ans au moment de l’expérimentation et certains moins de 2 ans), ou à la question du stade d’élaboration de la personnalité (critère qu’il ne doit pas appliquer aux expérimentations anti-astrologie, mais c’est là une autre question…). Il rappelle aussi que les heures rondes sont trop nombreuses pour que cela doit du au hasard (ce que Gauquelin avait déjà remarqué) : à ceux qui en doutaient encore, les heures indiquées sur les actes de naissance sont forcément très souvent approximatives, il faudrait presque se méfier des heures rondes.

Nous voulions seulement montrer ici (une fois de plus) que faute de familiarité technique avec l’astrologie, la critique n’est pas affranchie de la démesure (entre les conséquences réelles et supposées de la critique). En fait, elle ne peut pas faire toujours la distinction entre les bonnes et les mauvaises critiques, entre les critiques réelles et les critiques erronées. Il reste que dans le cas présent, la question des « jumeaux aquatiques » a été présentée par Puech comme l’un des arguments principaux pour remettre en cause l’honnêteté intellectuelle de Suzel Fuzeau-Braesch, ce qui est déjà insoutenable, vues les considérations simples qui permettent de rejeter cet argument ainsi que quelques autres. Mais la critique a aussi une bonne excuse (voisine en fait de certaines défenses de l’astrologie) : si certaines critiques sont erronées, il y en a tant d’autres valables que ce n’est pas bien grave. C’est là une approche de bon sens, mais puisque le bon sens est de toute part remis en cause, on laissera au lecteur le soin de parcourir notre site pour voir comment le bon sens est bien souvent mis en défaut même pour la critique. La connaissance précise du sujet en effet, ne saurait être remplacée par le seul bon sens. On a effleuré aussi le sujet dans la première partie de notre critique du N° spécial de l’AFIS : SPS N°287, le chant du cygne de la critique traditionnelle (de l’astrologie) ?

 

Notre argumentation sur la question de la citation faussement attribuée à Einstein a déjà permis d’interpeller le sceptique Denis Hamel et de produire un dialogue constructif, espérons que ce présent article permettra cette fois aux sceptiques Broch et Puech de prendre conscience de leurs erreurs ici présentées. Puisqu’elles ne remettent pas en question leurs autres critiques, il serait bon au moins qu’ils en prennent acte, voire les reconnaissent. Avant la publication de cet article, Broch n’a jamais pris le temps de répondre au moindre mail de notre part et Puech n’a pas fait mieux quand nous lui avons demandé récemment, toujours par mail, ce qu’il faudrait faire si une (auto)critique de l’astrologie venait à se développer dans le monde astrologique… peut-être le silence sera-t-il rompu cette fois-ci, notre discours n’étant ni irrespectueux, ni aussi ironico-comique que certains de leurs textes zététiques ?

 

Serge BRET-MOREL
Mise en ligne le 19 mai 2010

 

1. Par Henri Broch dans Gourous, sorciers, et savants, Odile Jacob, 2006, p104, signalé aussi ici ; dans L’extravagante manip des jumeaux, Science et vie N°916 (janvier 1994), p63 ; dans Sciences et pseudo-sciences N°206 donc, novembre-décembre 1993, p24 ; mais aussi dans Analyse de la thèse d’Elizabeth Teissier dirigée par Michel Maffesoli ; ou encore dans « Astrologie : la preuve par les jumeaux », Les Cahiers zététiques, n° 9. Automne 1997.

Par Jean-Paul Krivine dans L’astrologie à l’épreuve, ça ne marche pas, ça n’a jamais marché !, Science et pseudo-sciences N°287, juillet 2009, p49 ;

Par Laurent Puech dans Astrologie. Derrière les mots, book-e-book.com, 2004, p132, et dans Presse féminine et astrologie, Science et pseudo-sciences N°262, mai 2004 ;

Par Frédéric Lequèvre dans Astrologie, la preuve par deux ?, les enquêtes de l’OZ, 2006.

2. Astrologie : la preuve par deux, Laffont, 1992.

3. Il faut connaître l’heure de naissance du natif pour cela… les horoscopes de presse ne se réfèrent qu’à la date de naissance connue grosso modo de 10 à 30 jours près (selon ou non l’utilisation du décan) sauf mentions contraires.

4. Astrologie. Derrière les mots, Puech, book-e-book.com, 2004, p130 et suivantes.