Serge BRET-MOREL

L’ASTROLOGIE face à ELLE-MEME

PROLOGUE à une RENOVATION de la CRITIQUE de l’ASTROLOGIE

 

Historia

 

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Kepler rédigeait-il des horoscopes ?

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A la lecture du petit article sans prétention Karl Popper et l’horoscope publié pourtant sur le site de Philosophie Magazine, on trouve encore un anachronisme qui a la vie dure. Les horoscopes de journaux existeraient depuis si longtemps que l’on peut imaginer Karl Popper à la fin de la première Guerre mondiale en train d’en lire un ! On voit même encore ici ou là écrire que Kepler rédigeait des horoscopes… et ailleurs qu’il rejetait l’astrologie ! Ce sera l’occasion alors, de faire une petite mise au point sur le sujet, en proposant la lecture de quelques prédictions astrologiques qu’il fit pour 1602 juste après la mort de Tycho Brahé fin 1601. Cela incombait en effet à la fonction d’astronome impérial dont il venait d’hériter. A propos de ce « mythe sceptique », une introduction à cet article est disponible sur la page parente de la catégorie Historia > Sur l’histoire de l’astrologie.

Dans la catégorie Rhetorica (les poncifs de l’argumentation) nous reviendrons aussi sur une confusion de vocabulaire qui s’est installée depuis trop longtemps dans les débats sur l’astrologie : lorsque l’historien écrit « Kepler rédigeait des horoscopes », il signifie seulement que Kepler produisait des analyses de cartes de naissance (ou « thèmes astraux » selon la formule connue), et pas qu’il produisait des horoscopes à la petite semaine pour des journaux donnant par exemple le programme TV de la première semaine de 1602… Kepler ne rédigeait donc pas « des horoscopes » au sens de prévisions astrologiques quotidiennes ou hebdomadaires ! Que ce soit clair afin de ne pas détourner nos propos ultérieurs. On comprendra mieux de la sorte, le paradoxe qui consiste à imaginer l’un des plus brillants esprits de tous les temps rédigeant des horoscopes quotidiens… même (soi-disant) pour financer ses recherches ! Lors des premières publications de masse des années 1930, quelle mauvaise idée ce fut d’appeler « horoscopes » des prévisions astrologiques alors que l’Horoscope désignait jusque là et depuis des siècles et des siècles, ni plus ni moins que la carte de naissance astrologique.

Pour le lecteur intéressé, signalons qu’à l’origine, cette page prend place dans l’article Sur les origines, l’apparition, le succès et quelques contradictions des horoscopes de presse dans le premier tiers du 20ème siècle (ils sont donc beaucoup plus récents qu’on ne pourrait le penser…). A la lecture de cet article il pourra constater que les prédictions astrologiques étaient encore de la même famille que celles de Kepler avant de commencer leur mutation vers ce que nous connaissons aujourd’hui : des prédictions fatalistes presque nominatives que l’on nous assène quotidiennement ! C’est l’astrologue Sondaz qui eut l’idée de tels horoscopes, mais… que de péripéties avant d’en arriver là ! On trouvera de nombreuses informations sur ce sujet dans l’ouvrage toujours de référence La croyance astrologique moderne, diagnostic sociologique (Fischler, Morin) réédité en 1982 aux Editions l’Age d’Homme.

En 1938, l’horoscope de Sondaz consiste encore en une sorte de « météo astrale » collective, et il n’est pas sans rappeler le texte de Kepler rédigé au tout début du 17ème siècle. Le Des fondements les plus certains de l’astrologie composé de plus de 70 « thèses », mêle prédictions pour l’année 1602, hypothèses causales de son cru (personne avant lui n’a vraiment envisagé l’idée d’une physique céleste), et commentaires acides sur certaines pratiques astrologiques. La traduction partielle qui suit est personnelle et réalisée à partir de la traduction anglaise parue chez l’éditeur Clancy en 1942 (Concerning the more certain fundamentals of Astrology, sans nom d’auteur) ainsi que des manuscrits d’origine en latin reproduits par Frisch (Opera Omnia vol.1 p 417 à 432, téléchargeables sur Gallica, chercher « Kepler » en auteur dans le catalogue). Mais il faut signaler aussi l’existence de la traduction de référence de l’historienne des sciences Judith Field A Lutheran astrologer, Johannes Kepler (revue Archive for history of exact science, 31 p225-268, 1984), elle ajoute la traduction de la préface du texte d’origine non présente dans la traduction chez Clancy). Bien sur, quelques bouts de traductions sont présents ici et là dans le livre référence Kepler Astronome-Astrologue de l’historien des sciences Gérard Simon. Les textes astrologiques de Kepler ont été traduits et édités abondamment en langue allemande (sa langue maternelle) mais pas à notre connaissance en langue française… et encore faut-il connaître l’allemand.

Le texte que nous allons citer va donner lieu à une vive polémique avec certains astrologues refusant déjà l’hypothèse causale. De ces échanges découlera un texte plus important, le Tertius Interveniens (1610), dont l’édition en langue française serait passionnante ! Il est possible d’en trouver aussi quelques traductions éparses dans l’ouvrage de l’historien des sciences Gérard Simon.

Le petit traité de 1602 sur les fondements (causals) de l’astrologie commence comme suit :

Thèse 1

On considère en général que la tache des mathématiciens [astrologues-astronomes de l’époque] est de rédiger des pronostics annuels. Ainsi, puisqu’il le faut, j’ai pris la résolution de satisfaire [à cette tâche] pour la prochaine année 1602 depuis la naissance du Christ notre Sauveur, en ne limitant mes pronostics ni à la curiosité du public, ni au travail du pur philosophe [comprendre « savant », l’intellectuel du début du 17ème siècle s’intéresse à tous les domaines de la connaissance]. Je commencerai par ce qui peut être prédit avec le plus de certitude ; pour cette année, une affluence de pronostics est [déjà] en route, le nombre des auteurs grandissant chaque jour de par la curiosité croissante du public. [Kepler fustige le très grand nombre de prédictions générales faites par un très grand nombre d’astrologues cherchant, pour lui, à vendre et spéculer plus qu’à prévoir sérieusement]

Thèse 2

Dans ces petits livrets, certaines choses seront dites que le temps confirmera, mais bien plus, à la longue, seront considérées comme vaines et réfutées par les faits : et comme de coutume, ces dernières se perdront dans le vent, alors que les premières resteront dans les mémoires. [comme aujourd’hui, Kepler reproche au public et aux astrologues de ne retenir que les bons pronostics en oubliant non seulement les mauvais, mais aussi que les échecs sont plus nombreux… comme bien des critiques contemporains il explique l’existence des réussites par leur nombre et leur variété plus que par leur véracité]

Thèse 3

A la vérité, l’effet est à l’image de la cause. Dans leurs prédictions, les astrologues livrant leurs plumes à l’enthousiasme, et même emportés par celui-ci, admettent des causes en partie physiques, en partie politiques, et pour la plupart insuffisantes, souvent imaginaires, vaines et fausses, et partiellement au moins, totalement sans valeur [c’est ce que l’on peut appeler « le risque de littérature astrologique », à savoir la possibilité par l’utilisation naïve du principe d’analogie sur les symboles et outils astrologiques, de produire du discours astrologique en grande quantité sur n’importe quel sujet ou événement sans chercher à être vraiment dans le vrai ou dans le faux ; un peu comme la poésie]. S’il arrive qu’ils disent la vérité, il faut l’attribuer à la chance, bien que l’on pense trop communément que cela vient d’un très haut et occulte instinct [Encore une remarque d’actualité : comment qualifier de métaphysique ce qui relève de la coïncidence, d’autant plus quand on ne cherche même pas à faire la part des choses après coup ? Une dérive astrologique banale consiste à justifier des pratiques personnelles parfois… injustifiables, par le prestige de la tradition astrologique et de ses prétentions métaphysiques].

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On le voit, Kepler avait une très basse idée de ces prédictions collectives faites pour lui à la va-vite et sans limite, c’est à dire en général au détriment du simple bon sens. Certains voudraient encore voir dans ces affirmations un rejet intégral de l’astrologie, il n’y a pourtant ici qu’un rejet de certaines prédictions collectives, et plus généralement de la qualité de bien des praticiens dont la « formation » est en générale purement ésotérique. Car dans le même petit livre Kepler va tenter de proposer comme justification de l’astrologie des hypothèses causales construites sur l’idée (très présente dans sa pensée) que la lumière peut être le véhicule, voire le modèle, pour une transmission des astres vers les hommes et la Terre. Ainsi tente-t-il d’expliquer la notion physique de force motrice qu’il est le premier à introduire en Astronomie, ou encore l’astrologie, par une lumière peut-être émise par les planètes (7 ans plus tard Galilée observera les phases de Vénus, montrant que dans le visible elle ne fait que refléter la lumière du Soleil, ce qu’admettra Kepler). Mais mettra toujours en avant les contradictions qui en découlent.

C’est pourquoi les 50 premières thèses de ce petit opuscule présentent les fondements d’une telle théorie causale de l’astrologie par le biais de la lumière. Précisons à qui en douterait, qu’elle est insoutenable aujourd’hui. S’ensuivent une quinzaine de thèses prévoyant la météo de l’empire pour l’année à venir selon les aspects astrologiques des planètes entre elles. Les aspects entre les planètes les plus signifiantes, mais aussi le nombre d’aspects par mois (dans son système il y en aurait 150 par an (thèse 57) selon les aspects astrologiques qu’il retient, et sans compter ceux produits par la Lune). Ces critères rappellent la difficulté (toujours d’actualité…) qui consiste pour l’astrologue à déterminer des périodes plus signifiantes que d’autres quand paradoxalement il y en a en permanence dans le ciel mais passez directement en rapport avec le thème concerné (ici la météorologie)... De plus, dans sa logique causale, les influences astrales sont plus importantes aux moments des oppositions entre une planète et le Soleil. En effet, c’est là que pour nous elle « brille » le plus, on pourrait ainsi parler de « pleine Saturne » ou de « pleine Jupiter » de la même façon que l’on parle de « pleine Lune ». Mais aux temps de Kepler seules Mars, Jupiter et Saturne peuvent être en opposition avec le Soleil.

Cette météorologie astrale, Kepler la conçoit d’abord en termes d’influences des astres sur l’atmosphère, et pas directement sur les hommes. Selon que vous êtes agriculteur, commerçant ou notaire, vous ne subirez donc pas les conséquences des caprices de la météo de la même façon. Mais justement (thèse 67)… les maladies se propageant avec l’air, il n’est pas du tout absurde pour Kepler de prévoir « logiquement » des périodes astrologiquement plus favorables aux maladies si les astres agissent bien sur l’atmosphère (« comme le montrent » les rayonnements du Soleil). A ce propos, on conseillera au lecteur le très prenant et surprenant chapitre 8 Le vent mauvais du livre du sceptique Berlinski La tentation de l’astrologie (Seuil, 2006, collection Science Ouverte). Au début des années 1340 la peste fit son entrée en Europe et la dévasta en quelques années. En 1348 le roi de France Philippe VI demanda aux maîtres de l’Université d’expliquer la catastrophe qui venait de dévaster l’Europe. Ils s’exécutèrent et expliquèrent l’apparition et la propagation de la peste par une terrible conjonction de 1345 entre Jupiter et Saturne, laquelle avait eu la mauvaise idée de se produire en conjonction avec Mars dans le signe du Verseau, qui plus est au moment d’une éclipse de Lune. En avaient résulté des vapeurs corrompues qui avaient putréfié l’air (lequel est pur et clair par nature puisqu’il est l’un des 4 éléments de la physique de l’époque, mais peut-être corrompu par mélange). Les vents n’avaient donc propagé ces vapeurs que dans un second temps, et c’est par le biais de la respiration qu’elles avaient pu entrer dans les corps des individus et y provoquer la peste. On le voit, les influences météorologiques d’origine astrale pouvaient avoir bien des effets ! Et l’explication « causale » de l’astrologie être un lieu commun de son histoire… les intellectuels n’étaient pas plus naïfs qu’aujourd’hui, ils ne disposaient seulement pas de certaines connaissances à notre disposition, mais surtout, des moyens de tester leurs hypothèses.

La thèse 68 de Kepler rappelle aussi que l’on attend de l’astrologue (impérial) des prévisions sur les affaires politiques et militaires (importantes en ces époques incertaines, et puis Kepler était connu pour avoir prévu une invasion Turque quelques années plus tôt). Mais citant Tycho Brahé, il rappelle que les aspects entre les astres ne peuvent pas vraiment renseigner en eux-mêmes sur les guerres et leurs issues (puisqu’ils sont les mêmes pour tout le monde). C’est pourquoi il faudra plutôt regarder les configurations des astres par rapport aux thèmes de naissance des généraux pour suggérer des hypothèses sur l’évolution des conflits. En ce sens, l’explication peut avoir des causes astrologiques, mais reste dans le domaine d’un déterminisme psychologico-physiologique (mental et maladies des dirigeants) dont les effets indirects peuvent être politiques.

La thèse 69 va nous permettre de revenir à notre thème de départ, à savoir la question de l’origine des horoscopes de presse tels que nous les connaissons. Kepler y donne des jours favorables aux conjectures et autres actions militaires mais seulement si [ces jours-là] il y a une guerre dans une région car (les astres agissant aussi directement sur l’âme) les soldats et leurs chefs seront dans les meilleures dispositions. En effet, les configurations astrales y sont propices et concernent donc tous les hommes, quels que soient leurs cartes de naissance. Comme cela a été prouvé par l’expérience nous rappelle Kepler… Comme c’est souvent le cas dans le cadre de la consultation astrologique, l’intérêt ne sera pas à trouver dans les astres eux-mêmes, mais dans la connaissance de cette information qui permet d’être préparé à une situation qui autrement, vous aurait pris par surprise. Il est d’ailleurs étrange que Kepler ne considère pas ce genre d’information comme « top secrète »… peut-être est-ce parce que dans le camp adverse d’autres astrologues peuvent déterminer les mêmes dates ?

Conclusion

Les prédictions pour 1602 contenues dans ce petit opuscule écrit fin 1601 sont donc très loin des horoscopes contemporains, même si par définition ils anticipaient déjà l’avenir à partir de l’interprétation de certaines configurations astrologiques. Nous proposons au lecteur de continuer sa lecture avec notre article Sur les origines, l’apparition, le succès et quelques contradictions des horoscopes de presse prenant la suite justement, de cette page. Il y verra comment sont apparus les horoscopes de presse dans les années 1930 et en quoi ils se sont distingués du texte ci-dessus. Le très puriste Kepler n’aurait certainement pas supporté non plus, la simplification à outrance des procédures de calcul et d’interprétation astrologique qui y sont opérés et que nous décrirons dans cet article afin de montrer leurs contradictions internes.

Serge BRET-MOREL
le 27 janvier 2009