Serge BRET-MOREL

L’ASTROLOGIE face à ELLE-MEME

PROLOGUE à une RENOVATION de la CRITIQUE de l’ASTROLOGIE

 

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Faut-il rénover la critique de l’astrologie ?

 

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L’astrologie constitue-t-elle un sujet d’études ? En tant que croyance et fait historique, évidemment ! Pourtant, l’analyse critique de l’astrologie ne rejoint pas toujours sa critique médiatique. Cette dernière, par définition, focalise son attention sur les apories et contradictions, sur la psychologie du superstitieux (horoscopes) aussi, plus que sur celle du croyant. Mais il y aurait tellement plus à comprendre sur « l’astrologie » en tant qu’ensemble de croyances, de pratiques et de techniques d’interprétation. Or, une critique militante, mais sélective (sous l’emprise certes de bonnes intentions) amène à installer auprès du grand public une désinformation sur un sujet qui mérite incontestablement la critique... mais pas que l’on réponde à des inepties par des contre-vérités. Au final, la critique amère dessert l’analyse critique en la faisant passer pour inutile, voire tendancieuse.

 

Comme chaque année, les hasards du calendrier vont amener les prédictions astrologiques à fleurir non au printemps mais... en automne et en hiver ; 2006 n’a pas fait exception à la règle. Des débats seront organisés, on demandera l’avis de personnalités du spectacle ( !), de rédacteurs d’horoscopes (à la fois juges et parties sur ce sujet controversé même chez les astrologues), de voyants ( !), ou de purs sceptiques, sans distinguer toujours entre

- Croire en la réalité des fondements de l’astrologie (en contradiction avec tant de découvertes scientifiques).

- Croire, indépendamment des fondements, dans les prévisions (même si tout le monde voit bien qu’elles échouent dans la majorité des cas).

- Croire, indépendamment des prévisions et des fondements, en la validité de la caractérologie astrologique (qui échoue à nombre d’expérimentations, mais interpelle toujours le consultant).

On évite en somme, la question principale : quel peut être l’intérêt d’une discipline dont les fondements sont contestés et les prévisions généralistes échouent régulièrement ? Le plus souvent, ces catégories sont évoquées en début de débat pour être mieux laissées de côté par la suite, au profit des contradictions.

 

1ère partie : la critique face aux origines de l’astrologie

La critique de l’astrologie, une discipline comme une autre ?

Mythe des origines et précession des équinoxes

La critique de la critique

Divination astrale, astrolâtrie et astrologie

 

2ème partie : critique ancienne et nouvelle critique

Simplicité ou complexité ?

Le poids de la technique

Astrologie de la preuve et astrologie de la consultation

Expérience et expérimentation

Phénoménologie et astrologie

La persistance historique de l’astrologie

Le vrai, le faux, le pertinent

Conclusion

 


 

1ère partie : la critique face aux origines de l’astrologie

 

La critique de l’astrologie, une discipline comme une autre ?

La critique sceptique se comprend comme une tentative permanente de mise en défaut de l’astrologie. Ceci, essentiellement, à travers le décalage des signes et des constellations (« précession des équinoxes »), et la critique des horoscopes. Mais elle s’appuie plus sur des contre-exemples permis par la cacophonie permanente des astrologues, que sur une déconstruction conceptuelle qui permettrait de les exorciser. Ce pourquoi probablement, elle reste si inopérante. Il est possible, pourtant, de lui donner d’autres directions bien plus efficaces et plus dignes, si l’on accepte d’abord de considérer la critique sceptique comme une discipline à part entière. Comme telle, la critique est amenée à évoluer, elle n’est jamais définitive et doit même commettre des erreurs. Mais ceci ne peut se concevoir en focalisant seulement sur « l’irrationalité » (bien opportune il est vrai) d’astrologues qui dépendent d’abord dans leurs interprétations d’une technique souvent trompeuse, mais dont les modalités n’ont jamais été étudiées.

Or, « la technique astrologique » est le terrain idéal pour une intervention renouvelée de la Raison dans les coulisses de cette croyance. Son étude rend compte, mieux que la critique traditionnelle, des raisons de certaines incohérences de l’astrologie. La substitution de nouvelles problématiques à quelques supposés habituels en découle, mais il faut pour en prendre la mesure, nous rapprocher de la réalité quotidienne de l’astrologue. C’est-à-dire l’utilisation de son « outil », en dépassant la seule analyse des résultats. On verra alors pourquoi il ne se sent pas toujours concerné directement par des critiques dirimantes pour le sceptique.

 

Mythe des origines et précession des équinoxes

Tenter de prédire ou rendre compte de l’intériorité humaine à partir du symbolisme astrologique, c’est un choix d’astrologue. Historiquement, pourtant, la technique astrologique, elle-même, n’est pas « l’œuvre des astrologues » comme on le présuppose en permanence : elle n’a pas été créée aux fins qui sont les siennes aujourd’hui. Elle est le produit d’une histoire puisant dans celles de la divination, des calendriers et de l’astronomie. La gestation du « système astrologique » s’étend ainsi tout au long du premier millénaire avant notre ère. Or un « mythe des origines » s’est installé dans le monde de l’astrologie, avec certaines répercussions sur les conceptions mêmes des sceptiques ou des historiens des sciences. Pour les astrologues, s’est en effet répandue l’idée d’une origine lointaine de l’astrologie qui remonterait à 5 000, 10 000, voire 28 000 ans ! Pour les sceptiques, c’est l’occasion de dénoncer le décalage entre signes astrologiques et constellations astronomiques en commettant un beau contresens (nous allons y revenir) ; pour les historiens des sciences, c’est se résigner à l’idée que les origines de l’astrologie sont condamnées à rester floues : seuls les historiens de l’Antiquité (1) conçoivent mieux la distinction entre astrolâtrie et astrologie, on y reviendra aussi. Ce mythe des origines était déjà présent dans l’Antiquité, on parlait même d’observations de plusieurs centaines de milliers d’années (2). Le mythe a pu refleurir durant la Renaissance avec l’idéalisation des civilisations antiques ; il a été involontairement alimenté au XXe siècle par des historiens posant l’hypothèse (rejetée depuis) d’une origine de l’astrologie antérieure à la Mésopotamie.

Pourtant, ce mythe des origines persiste en oubliant que l’astrologie occidentale n’est plus celle « de tous les astres », mais celle « de points virtuels errants » (dont la plupart étaient inconnus des « Anciens ») sur une voûte céleste elle-même virtuelle. Les interprétations d’aujourd’hui n’ont plus rien de commun avec celles d’il y a 3 000 ans. De plus, des fondements différents se sont greffés sur la technique astrologique d’une culture à une autre. L’illusion d’une astrologie monolithique depuis son origine porte ce mythe, tout comme la croyance en une sympathie universelle encore conçue à l’échelle du cosmos grec : un monde visible et fini. Or, dans l’univers de l’astrophysique, les corps et les paramètres de l’astrologie n’ont plus rien d’universel : les planètes, la Lune et le Soleil sont nos voisins très proches, et même les étoiles des constellations du Zodiaque sont dans notre galaxie, donc tout près de nous. Quelle que soit son ancienneté, l’astrologie ne peut plus revendiquer une universalité sinon par postulat : l’Univers des astrologues du XXIe siècle n’est plus celui des astrologues antiques.

Défaire les raisons de la persistance du mythe des origines de l’astrologie permettrait, parallèlement à la contestation de son universalité supposée, d’ébranler plus fortement les postulats premiers de cette croyance. À commencer par le droit d’interpréter tout événement par l’astrologie, et sa réciproque : inférer que les déplacements astraux à venir annoncent nécessairement quelque chose...

 

La critique de la critique

Or, comme on l’a dit plus haut, il est curieux de voir une manifestation de ce mythe des origines dans une partie de la critique sceptique s’appuyant sur la fameuse précession des équinoxes. En effet, la « roue » des signes astrologiques est, pour des raisons physiques, décalée d’un cran par rapport aux constellations homonymes. Or, l’argument classique consiste à reprocher aux astrologues d’avoir rompu « avec leurs origines », c’est-à-dire de ne pas tenir compte de ce décalage. En effet, le phénomène de précession n’ayant été découvert que vers le IIe siècle avant notre ère, toute l’astrologie dont l’histoire remonterait beaucoup plus loin dans le temps aurait nécessairement été conçue par rapport aux constellations, non aux signes astrologiques. Mais cette perception des choses amène à plusieurs contresens.

Le premier est technique : il n’y a aucun fondement scientifique pour l’astrologie, et cela fait 2 000 ans que l’astrologie occidentale a rompu avec l’utilisation des constellations. Pour quelle raison autre que rhétorique devrait-il y avoir un tel retour ? Cet argument est même accepté par quelques astrophysiciens (3), révélant l’existence de désaccords sur des points fondamentaux de la critique. L’astrologie devrait en fait rejeter les symboles renvoyant aux constellations, pas les signes en eux-mêmes. Pourquoi ne le fait-elle pas ? Parce que cela contredirait le mythe des origines qui lui permet de s’autoproclamer « plus vieille science de l’humanité », et parce que c’est tout son système d’interprétation qui serait remis en cause... Mais le contresens principal de la critique des constellations est historique. Car si l’astrologie est d’abord technique, c’est évident : elle ne peut être pratiquée sans ses « outils » que sont les signes, maisons et aspects (angles) astrologiques. Or, lesdits angles n’apparaissent que vers le IIe siècle avant notre ère. Avant cet apport majeur de l’astronomie Grecque, il ne peut donc y avoir « d’astrologie » au sens contemporain du terme. Ce que confirme le fait que l’astronomie mésopotamienne est arithmétique, non géométrique. Que l’on demande à un astrologue de se passer des degrés du Zodiaque et de ses aspects astrologiques, et on constatera à quel point il ne peut plus ni interpréter un thème de naissance, ni vraiment prévoir. L’essentiel du contenu des interprétations « astrologiques » (au sens propre du terme) s’appuie donc sur des outils qui apparaissent vers le IIe siècle avant notre ère. Ceci invalide d’une part les supposées conséquences du décalage entre signes et constellations, mais aussi le mythe des origines (soi-disant perdues) de l’astrologie. La divination astrale mésopotamienne est une protoastrologie proche de l’astrolâtrie qui fait de « notre » astrologie une invention récente.

La notion de constellation permet le développement d’un important corpus d’observations critiques qui confirment cette approche. Certaines constellations par exemple, sont nommées vers 3 000 avant notre ère quand celle de la balance est très récente ; certaines changent de dénomination (le journalier devient bélier, les pinces du scorpion donneront la balance...) ; les constellations encadrant le déplacement apparent des planètes ne seront au nombre de 12 que tardivement (elles sont encore 18 vers 1 100 ans av. J.-C., selon les tablettes MUL.APIN). L’origine des 12 symboles qui feront le Zodiaque astrologique n’est donc pas unique, ni localisée dans le temps. L’idée même d’une origine astrologique ancienne pour « le Zodiaque » conçu comme entité conceptuelle devient contradictoire. Et celle d’un « très ancien » Zodiaque astrologique à 12 constellations évoqué par des sceptiques, un pur anachronisme rétrospectif. Les contraintes d’un calendrier soli-lunaire établi dans le système sexagésimal (vers le VIIIe siècle av. J.-C.) rendent compte, bien mieux que des problématiques astrologiques encore informulables, des raisons d’un Zodiaque de 12 zones d’étendues égales. De plus, entre Hipparque (-150) et Ptolémée (+150), les astrologues ne s’accordent même pas pour placer le début du Zodiaque au 1er degré du signe du Bélier... Le décalage signes - constellations était donc permanent. Pourquoi l’astrologie aurait-elle été moins anarchique à ses origines qu’aujourd’hui, dès lors qu’on rejette le mythe des origines ?

Telle qu’elle est formulée par certains sceptiques, l’exigence d’un retour aux constellations s’apparente donc à une véritable tentative d’ingérence conceptuelle (infondée sur ce point) de la critique sur l’objet de la critique. Refuser le statut de science mûre à l’astrologie tout en la critiquant comme telle, amène à de tels contresens : perdre du temps à critiquer des « fondements » qui n’en sont pas vraiment ou qui ne sont même pas établis...

Mais relativiser la critique des constellations ce serait vécu comme une perte de crédibilité de la critique sceptique (incarnée souvent par des scientifiques), ce qui est bien dommage, car non nécessaire, bien d’autres critiques sont valables. Elle serait ramenée du statut « d’exercice du bon sens » à celui de discipline à part entière soumise comme toutes à l’évolution, donc à l’erreur et à une certaine subjectivité... Le sceptique ne serait plus tout à fait l’icône du juste, il perdrait aussi son plus précieux cheval de bataille : une critique bien pratique parce qu’accessible au grand public qui ne connaît souvent du ciel que ces constellations. Les constellations ne sont que des figures imaginaires, leurs étoiles sont à des distances différentes, leurs formes n’ont rien à voir avec les symboles astrologiques, etc. Ces considérations bien humaines (trop humaines) ne sont-elles pas les composantes principales d’une certaine inertie de la critique sceptique ?

 

Divination astrale, astrolâtrie et astrologie

Une autre distinction permet de mieux défaire la complexe histoire des origines de l’astrologie. Celle qui voit dans les différents moments de l’apparition des « outils » techniques de l’astrologie, des changements obligés dans les questionnements des devins d’alors. Des évolutions qui vont provoquer le passage progressif d’une divination astrale parmi d’autres divinations, au statut de divination royale (Ier millénaire av. J.-C.). L’hépatoscopie domine encore au IIe millénaire av. J.-C ; si « astrologie » il y a déjà, elle est donc moins convaincante, et peu organisée...

Entre-temps, les positions des astres considérées longtemps comme fortuites (jusqu’aux observations systématiques du VIIIe siècle av. J.-C., en Mésopotamie) acquièrent la régularité comme caractéristique. La notion d’influence astrale apparaît ainsi en Mésopotamie vers le milieu du Ier millénaire quand ces régularités entrent en contradiction avec les conceptions courantes. Jusque-là en effet, comme au tribunal, les positions des planètes expriment seulement les jugements des dieux sur les questions et agissements des hommes (4). Or, si les mouvements des planètes sont réguliers, donc prévisibles, comment imaginer que les jugements qu’on leur attribuait soient rendus avant même que les questions n’aient été posées ? La fatalité n’existe pas en Mésopotamie, la prévision des mouvements des astres n’est donc pas naturelle, elle n’est même pas imaginable avant la découverte des régularités de leurs mouvements apparents.

On voit ici pourquoi on ne peut amalgamer sans risque de déformation les premières divinations astrales mésopotamiennes (qui ne prévoient pas, mais se contentent de juger et de prédire), et ce que l’on appellera bien plus tard « astrologie ». Les étapes imposées par la technique astrologique éclairent cette distinction, on ne peut les développer ici. Mais pour illustrer ce dernier propos par une analogie hors astrologie, retenons qu’il n’est pas équivalent de porter un jugement sur l’avenir à partir du marc de café au fond d’une tasse, et de chercher à prévoir quelle sera la forme prise par le marc de café « dans 8 mois et 7 jours » afin de faire une prévision. Prédiction et prévision ne s’encombrent pas des mêmes contraintes... Négliger ces différences, c’est tronquer les problématiques de contenus importants. C’est pourquoi l’astrologie telle qu’on la connaît ne peut vraiment se concevoir qu’après la mise en évidence des régularités des cycles planétaires (vers 500 av. J.-C.) et l’apparition de ses derniers outils géométriques vers le IIe siècle avant J.-C. Le mythe des origines de l’astrologie en prend un coup, mais si on est objectif, l’argument de précession des équinoxes aussi.

 

2ème partie : critique ancienne et nouvelle critique

 

Simplicité ou complexité ?

Un autre pan de la critique concentre son attention sur l’aspect caricatural de l’astrologie (réduire la population à 12 catégories ou prévoir l’avenir de milliards d’individus à partir de quelques astres). Or en parallèle, la physique nous explique fièrement qu’elle peut rendre compte du comportement de milliards de milliards de corps dans l’Univers par l’intermédiaire de... 4 forces fondamentales (voire 5). Et même une seule (la gravitation) à l’échelle des planètes et des galaxies. Le nombre de composants de base n’est donc pas représentatif de la complexité d’une discipline. Une telle caricature présentant à tort l’astrologie comme une technique simpliste, élude en fait la complexité d’un système qui va nous renseigner sur quelques errements de la pratique de l’astrologie. En effet, ce sont des milliards de thèmes de naissance et des millions de milliards de configurations astrologiques qui sont générées par les déplacements dans 12 signes et 12 maisons, de 7 astres (aujourd’hui 10 et plus), chacun lié aux autres par 8 angles (et plus) au centre du Zodiaque (« aspects astrologiques »). Ils permettent à l’astrologue de croire en la « faisabilité » d’une interprétation sans limite. Pour cette raison, il peut considérer la critique sceptique comme irrecevable, et voit même un nouvel argument d’universalité : aucun instant n’échappe à l’interprétation astrologique... Autrement dit, condamner l’astrologie pour simplicité, c’est ne pas réaliser que la tare première du système astrologique, sa complexité, submerge l’astrologue par un trop grand nombre d’interprétations « potentielles » à gérer. L’accusation de simplicité ne s’applique qu’aux horoscopes et a un effet pervers : le grand public n’est en rien « immunisé ». Au contraire, quand il rencontre l’astrologie, il n’est pas préparé à cette complexité sous-jacente et ses barrières tombent : la critique sceptique prend le statut de caricature savante.

Or, pourquoi par exemple, l’astrologie réussit-elle si bien à rendre compte après coup des événements, et si mal à les prévoir ? C’est d’abord parce que pour une situation donnée, les dizaines d’énoncés astrologiques à la disposition de l’astrologue, sont autant de cordes à son arc pour colorer (plus qu’expliquer) une situation déjà connue. Les symboles astrologiques sont ainsi des catégories, non des concepts (5). Leur nature même amène l’astrologie à s’approprier les situations plus qu’à les expliquer.

Mais, cette abondance devient un fouillis inextricable lorsqu’il faut tenter une prévision à part entière (surtout à long terme) : il n’y a plus possibilité d’ordonner les symboles a priori par la date ou le contenu... On le voit, cette approche purement technique substitue aux accusations d’irrationalité ou de mauvaise foi bien opportunes, les seules conséquences de la complexité.

De même, pour qualifier encore l’astrologie d’incomplétude, on lui reproche de ne pas se référer à tous les corps du système solaire (astéroïdes, satellites des planètes géantes parfois plus gros que Mercure ou la Lune, etc). C’est là, une bien mauvaise idée (pousser à plus de complexité un système qui peut déjà porter des jugements contradictoires sur tout et n’importe quoi), mais aussi une double erreur technique. En effet, bien des astrologues ont déjà recours aux astéroïdes... et les satellites des planètes géantes ne se distinguent pas assez de leurs planètes mères dans le Zodiaque pour être interprétés par une astrologie géocentrique - Kepler l’expliquait déjà dans son commentaire du Messager Céleste de Galilée (6). En termes de complexité et de déconstruction active de la croyance astrologique, il faudrait insister au contraire sur les insolubles problèmes de hiérarchisation que crée la prévision d’un événement par l’astrologie, ou son interprétation a posteriori. L’interprétation principale est-elle hiérarchique ou opportune ? Déterminée par « l’astrologie » ou par le pur hasard des correspondances ? L’impossibilité de tenir compte de tous les corps du système solaire, a fortiori de l’univers, ne contredit-elle pas le postulat d’universalité de l’astrologie ?

 

Le poids de la technique

La « technique astrologique » (7) constitue, bien plus que ses fondements, le socle de la pratique de l’astrologie, donc le ciment quotidien de cette croyance. Combien de courants astrologiques revendiquent en effet des « fondements » incompatibles entre eux, tout en utilisant la même technique... En fait, l’astrologue est praticien avant d’être théoricien, un autre problème de l’astrologie : elle ne possède pas de théorie de sa technique, seulement une métaphysique. Autrement dit, quand l’astrologue voit dans ses calculs des « procédures mathématiques signifiantes », il confond science et jeu de nombres en ne soumettant pas ces procédures, a priori, à l’analyse des probabilités. La critique sceptique lui reproche de ne pas être assez proche de la réalité, mais c’est parce qu’il est trop « proche du terrain » qu’il tombe dans les pièges de sa propre technique. Ainsi l’astrologue n’évalue-t-il pas la probabilité d’une de ses interprétations ; voire peu lui importe. Pourtant, une prévision réussie d’après le hasard avec 1 chance sur 3 (que « Mars soit en aspect avec le Soleil », par exemple) ne vaut pas une prévision avec 1 chance sur 100 ou sur 1 000. De plus, comme les astres de l’astrologie parcourent un Zodiaque circulaire, ils reviennent régulièrement en un même point, multipliant les probabilités de voir un événement quelconque se produire par hasard au moment de l’aspect astrologique attendu (astrologie mondiale).

Ainsi, autre biais (cette fois conceptuel), l’astrologie traditionnelle n’inclut pas le hasard dans ses interprétations : aucune situation ne peut se produire sans que les astres ne puissent en dire quelque chose. Or, pour interpréter par l’astrologie, la technique des transits (angles géocentriques multiples entre les positions présentes des astres et celles d’une date de référence) permet de produire spontanément plusieurs dizaines d’énoncés astrologiques. Mais le recours simultané à plusieurs dates de référence (plusieurs personnes ou pays concernés par un même événement) va multiplier à chaque fois par 2 le nombre d’énoncés astrologiques disponibles pour l’interprétation d’une situation quelconque. Ce nombre augmente donc exponentiellement, d’où la super-efficacité astrologique a posteriori. Mais... le risque d’être trompé par le hasard aussi, bien que l’astrologie n’en mesure pas les conséquences. En fait, le nombre d’énoncés produits par telle ou telle technique d’interprétation permet à lui seul de juger de sa pertinence : inversement proportionnelle à sa fécondité. Trop d’interprétations disponibles rapprochent l’interprétation astrologique d’un tirage au sort : on est sûr de toujours trouver un énoncé correspondant à l’interprétation...

 

Astrologie de la preuve et astrologie de la consultation

Les échanges traditionnels entre pro et anti-astrologie n’accordent pas assez d’attention à l’utilisation de la technique. Pourtant, le signifiant et la chance ne sont pas les seuls critères d’explication des « réussites » de l’astrologie. Le sceptique cependant, s’il est par nature sensible à l’argument technique, n’est pas familier de l’outil astrologique. L’astrologue est-il pour autant naïf ou de mauvaise foi ? Ce genre de considération favorise surtout la paresse intellectuelle. Remarquons plutôt que les débats sur l’astrologie sont centrés sur ce que l’on pourrait appeler « l’astrologie de la preuve », quand « l’astrologie de la consultation » constitue, elle, la part essentielle de la pratique astrologique. Or, d’un point de vue technique, ces deux branches ne peuvent revendiquer le même rapport à la « pertinence », autre raison du dialogue de sourds. En effet, l’astrologie de la preuve est celle qui consiste à évaluer la pertinence logique ou probabiliste des résultats et/ou des procédures astrologiques, quand l’astrologie de la consultation se situe dans le domaine de la relation d’aide. Sa fonction première est de permettre à un individu « d’évoluer » (au sens le plus varié du terme) dans ses cheminements intérieurs. C’est pourquoi au passage, l’astrologie ne peut pas revendiquer naturellement une place dans le domaine de la santé : la pertinence de la technique serait alors au centre du débat.

En astrologie de la consultation, la technique est au service du sens, quand dans l’astrologie de la preuve, le sens doit s’exercer dans les limites de la technique. En effet, dans la consultation, qu’importe d’étendre un angle d’un ou deux degrés (orbe) si cela permet de formuler une problématique féconde pour les préoccupations du consultant ? Qu’importe aussi d’aborder une problématique qui n’apparaît pas du tout dans le thème ? Le but premier n’est-il pas d’aider ? Dans le cadre de la preuve par contre, ajouter un ou deux degrés de ci de là c’est modifier la probabilité qu’un aspect astrologique se produise par hasard au moment examiné par l’astrologue ; et recourir à du non astrologique, c’est fausser toute une expérimentation en cours. Un autre nœud de l’impossible débat sur l’astrologie, dont on tirera les conséquences un peu plus loin.

« L’expérimentation »... une notion bien délicate en astrologie et au centre du débat médiatique. Un malentendu empêche en effet les interlocuteurs de s’accorder sur sa définition. D’un point de vue technique encore, la distinction entre astrologies de la preuve et de la consultation va nous éclairer. Que serait un résultat positif du point de vue scientifique ? Une interprétation 1) reproductible un grand nombre de fois, 2) dont la statistique montrerait qu’elle sort du cadre du hasard. Mais pour l’astrologie de la consultation un résultat positif se situe dans le dénouement, l’éclairage, voire dans l’introduction d’un questionnement utile (quitte à jouer sur les probabilités comme on l’a vu). Et ceci est « reproductible de nombreuses fois » d’une consultation à une autre. On le voit, les deux approches sont si étrangères qu’elles sont pour l’instant incompatibles.

Retenons que l’on ne peut pas appliquer les règles de l’astrologie de la consultation à celles de l’astrologie de la preuve. Le sens n’immunise pas contre le hasard : l’importance d’un événement ne justifie donc pas a priori de son interprétation par l’astrologie.

 

Expérience et expérimentation

Comme la pratique de l’astrologie comporte encore des biais techniques, « l’expérience » des astrologues ne peut donc être assimilée à « l’expérimentation » scientifique. De plus, l’astrologie voit dans l’expérimentation une caricature de ses procédures : « l’expérience » se mesure en effet au nombre d’années de pratique. Elle est donc proportionnelle à la familiarité avec l’outil astrologique, ce pourquoi on entend dire que « l’astrologue se bonifie avec le temps » ou « le sceptique parle de ce qu’il ne connaît pas ». Mais l’expérience et l’expérimentation sont incommensurables : une grande quantité de la première n’équivaut pas à l’autre. « L’expérimentation » doit être par nature, sinon indépendante, en tout cas sans lien direct avec « l’expérience ». Elle se construit même contre elle, en la transcendant : l’expérimentation doit s’abstraire des évidences de l’habitude, ce qui est encore plus vrai pour l’astrologie. Autrement dit, si l’outil astrologique est bien empli de biais techniques, alors « l’expérience » de l’astrologue se construit avec des erreurs sans jamais pouvoir les dépasser (comme des vers dans une pomme). L’expérimentation au contraire, devra s’appuyer sur un recensement desdits biais pour éviter les erreurs sous-jacentes à l’expérience. Ce qu’elle n’a pas encore fait systématiquement non plus...

 

Phénoménologie et astrologie

Mais si la notion de réussite par hasard n’est pas présente dans la représentation traditionnelle de l’astrologie, c’est aussi parce que « l’outil astrologique (6) » n’est pas vraiment perçu selon sa vraie nature : un instrument. Pourtant, il est pour l’astrologue, ce qui lui permet de tirer des informations sur une « réalité astrologique » indépendante de lui. C’est par là qu’il dénonce l’amalgame avec la voyance : l’outil astrologique n’est pas un support de voyance pour l’astrologue, mais un instrument renseignant sur une « information » pour laquelle l’astrologue est plus proche de l’observateur que du medium. Or, il n’y a pas de démarcation systématique entre ce qui se déduirait de l’outil astrologique et ce qu’apporte l’astrologue. L’intrication est telle, que l’interprétation astrologique est proche de la littérature : composition d’un discours dont les limites se découvrent selon les besoins et non selon les causes. « L’intuition » de l’astrologue comme outil de synthèse ne permet pas de résoudre ce problème. Or, par définition, un outil est porteur de déformations au même titre que la lunette de Galilée déformait la perception des phénomènes célestes qu’elle permit pourtant de découvrir. De plus, l’astrologue lui-même est faillible, tout comme l’étaient l’œil et l’esprit dudit Galilée devant sa lunette, ainsi que l’a encore si justement argumenté Kepler (8). Quels sont donc les garde-fous techniques et conceptuels de l’astrologue dans ses interprétations ? Voilà d’autres questions que l’on aimerait voir posées dans un débat public...

 

La persistance historique de l’astrologie

Au-delà de ses origines, l’étude de la technique astrologique explique mieux que tout exposé érudit sur les principes philosophiques de telle ou telle époque, la persistance deux fois millénaire de la croyance astrologique. Ce ne sont pas seulement des fondements malléables qui lui ont fait traverser le temps, mais aussi un système d’interprétation hypercomplexe qui convainc au quotidien l’imprudent cherchant d’abord du qualitatif (spiritualité ou aide de son prochain). En effet, comprendre comment l’astrologie s’est immiscée dans telle ou telle culture, c’est d’abord voir comment les leurres de son utilisation quotidienne (plus que ses fondements) se sont vus confrontés aux croyances de telle ou telle époque. Ainsi n’est-il pas surprenant de rencontrer des astrologies différentes, mais d’origine commune : grecque ou romaine, arabe ou indoue, karmique ou conditionaliste, psychologique ou causale, etc.

Pour ces raisons, « les résultats » de l’astrologue renforcent chaque jour ses convictions, mais ils ne devraient pas alimenter sa croyance, car fondements conceptuels et résultats techniques constituent encore deux champs absolument indépendants. Comme tous les savoirs de la Renaissance qui ont eu à subir la critique technique de la science naissante.

Tout commence quand l’individu admet (pour des raisons très diverses) que « tel paramètre astrologique » peut renseigner sur telle situation signifiante : il lui faut alors intégrer le paramètre astrologique en général dans sa représentation de la réalité. Or, qu’une situation soit conçue comme l’effet d’une cause physique, d’une convergence de déterminismes sociaux, comme la conséquence d’une décision divine, l’effet d’un karma, une fatalité, ou comme la conséquence d’un processus psychologique de décision (les conceptions astrologiques sont légions !), dans tous les cas la problématique de base est la même : quel sens donner à tel moment de la vie ? Comment se (re)construire ? D’où l’aspect « pratique » de l’astrologie, que l’on peut concevoir comme un système permettant de relier artificiellement des situations et des interprétations symboliques. Il est un instrument de connaissance de soi sur lequel on peut greffer des fondements métaphysiques divers. N’est-ce pas là la nature première de l’astrologie ? La question du vrai et du faux, bien qu’inévitable, limite, transforme, voire pervertit la représentation de la pratique astrologique.

 

Le vrai, le faux, le pertinent

Techniquement parlant, bien que conçues comme arbitraires, les combinaisons nombreuses entre symboles permettent de produire des interprétations sur toute situation, donc de remettre en question tout quidam sur qui sont portés des jugements. Au moins l’individu est structuré intérieurement, au plus les problématiques astrologiques vont le bousculer, l’interroger, donc présenter une consistance, voire un intérêt. D’ailleurs, l’astrologie de naissance n’est pas seulement concernée par cette remarque. Les discussions sur les problématiques de l’astrologie événementielle portent d’abord sur ce que l’on peut retirer de tel ou tel événement passé ou attendu. Pas seulement sur sa date. Cette « réalité » de l’astrologie qui se situe au moins dans la perception de l’intériorité de chacun, l’exploration de soi, est au-delà du vrai et du faux : elle est dans l’utile. Autrement dit, l’astrologie est utilisable avant d’être vraie ou fausse. C’est là qu’il faudrait déplacer encore le débat, mais pour les deux parties c’est encore une concession inacceptable. Pour le sceptique, ce serait légitimer les astrologues (ce que la population fait déjà), pour l’astrologue ce serait réduire sa croyance à une pure invention de l’esprit. Pourtant, juste le temps d’un débat, le grand public au moins, aurait à y gagner...

 

Conclusion

La critique sceptique ne devrait-elle pas développer ces quelques directions d’analyse pour permettre de construire, parallèlement à ses légitimes considérations, une reconstruction cohérente et plus fine de la croyance astrologique ? A ce jour, en ne focalisant que sur les contradictions, il est difficile de considérer que la critique sceptique s’intègre à la recherche universitaire. J’ai essayé de montrer tout au long de cet article qu’il y a dans l’étude de la technique astrologique tout un champ d’interrogations nouvelles à développer. Dans l’idéal, la construction pour l’astrologie d’un modèle théorique purement technique, avec le hasard des correspondances symboliques au premier plan, constituerait même pour l’astrologie une véritable théorie concurrente.

Toujours livrer l’astrologie à la moquerie populaire, bien que ce soit à la mode, a comme conséquence directe d’en voiler aussi l’intérêt. Ainsi, bien que l’astrologie ne soit pas une science, l’examen de sa technique ne devrait-il pas lui permettre d’intégrer l’Histoire des Sciences et des Techniques au même titre que d’autres disciplines aujourd’hui rejetées comme l’alchimie ? Si rien ne s’y oppose dans le fond, force est de constater que, dans les faits, l’astrologie n’a jamais été étudiée vraiment sur le plan technique. Mais seulement comme une croyance parallèle aux développements de l’astronomie englobant voyance et numérologie. Le sujet est en fait trop brûlant d’actualité...

On l’aura compris, l’analyse critique de l’astrologie ne rejoint pas toujours la critique sceptique. Contredire les astrologues pour amuser la galerie ou sous couvert de vulgarisation scientifique, il y a peut-être mieux à faire... Mais y a-t-il un seul chercheur en France qui passe vraiment du temps sur le sujet ? Non. On n’étudie l’astrologie qu’en passant, selon que l’on est sociologue, psychologue ou physicien, et souvent pour ne faire que compléter ce qui a déjà été écrit. Sans réussir jamais à pénétrer les méandres de la pensée astrologique. Notre grille de lecture a-t-elle vraiment évolué depuis 50 ans ? Quel dommage pour tout le monde : le public, la recherche, l’Histoire, en somme la connaissance...

Serge Bret-Morel
Master en Histoire et Philosophie des Sciences
décembre 2006

 

1. Bezza, Sciences et Techniques en perspective, vol.6, 2002

2. Bouché-Leclerc, L’Astrologie grecque, 1899.

3. Conférence de Biraud et Zarka à l’observatoire de Meudon, 1998 ; Que sais-je ? L’Astrologie, par Zarka et Kunth, 2005.

4. Bottéro, Initiation à l’Orient ancien, 1992.

5. G.Simon, Kepler astronome - astrologue, 1979.

6. Isabelle Pantin, Discussion avec le Messager Céleste, Belles Lettres, 1993.

7. Signes, maisons et aspects astrologiques

8. Isabelle Pantin, Ibid

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